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Crabes

Les cancers, ce sont ces cellules qui se multiplient, à l'infini, prennent l'énergie, et finissent parfois par gagner une lutte contre leur hôte. Les cancers, ça se dépiste, quelques fois, se soigne, souvent, et ne se guérit pas toujours. Parfois, il y en a un, parfois plusieurs . Mais avant d'être des cancers, ce sont des patient.es, avec leurs histoires.  Il y en a eu, des patientes avec leurs mammographies anormales. Alarmées, paniquées, accompagnées. Et cette dame, ma première annonce toute seule. J'étais remplaçante, c'était un mardi, le jour où je devais recevoir les résultats de biopsie. Rendez-vous en fin de la consultation pour avoir le temps. J'avais bien relu l'annonce de la mauvaise nouvelle, m'étais mémorisé ce que j'avais vu faire. Je n'étais quand même pas prête. J'avais cherché quelques repères, organisé les choses pour que ce soit clair pour elle, la suite, surtout pour me rassurer moi, d'avoir quelque chose à dire. Elle

Voyages, voyages,

Il y a ces consultations douces, qu'on aimerait laisser durer. Parfois, on ne fait pas vraiment de médecine, c'était un peu le cas mais dans toute cette agitation liée à la pandémie, aux vaccins, c'est doux, de ne pas absorber encore du stress et de l'anxiété. Aujourd'hui, il y a eu ce patient, que je suis depuis quelques temps, vu en urgence. Il s'est excusé plusieurs fois de me prendre du temps "précieux, en ce moment". Rien de grave, de l'épuisement lié au travail. Lui comme sa femme cumulent deux emplois, ils travaillent dur pour payer les études de leur fille unique, qui cumule deux licences. Leurs problèmes de santé sont ceux des travailleurs, les mains usées, les articulations rouillées, mais de l'énergie à revendre, une générosité incroyable. Il m'a raconté les petits boulots, le surmenage, la nécessité de continuer pour le moment, mais le besoin de stopper pour récupérer. Alors on va stopper, le temps qu'il faudra, pour pouvoir

De l'importance d'ouvrir l'oreille,

J'étais alors interne aux urgences. Comme dans beaucoup de services d'urgences, il y avait des habitués. Lui, c'était l'habitué de fin d'après midi. Dialysé, une histoire gastrique pas claire, altéré par la vie. Il venait régulièrement, en fin de journée, hurler qu'il avait mal au ventre. "De la morphine", c'était à peu près ses seuls mots. Pour l'équipe, c'était une sorte d'addiction aux opiacés, un shoot à venir chercher lorsqu'il n'avait pas sa dose. J'avais vu plusieurs fois son nom sur le logiciel. La première fois que j'avais du prendre en charge son dossier, j'avais appelé son néphrologue et le gastro-entérologue qui avait fait la dernière fibroscopie pour y voir plus clair. Ils étaient rassurants. Il avait des douleurs chroniques, il fallait le soulager, c'était tout. La sénior m'avait briefée, un peu d'antalgiques dans la perfusion et retour maison. On faisait quand même le point sur sa douleur a

Ameublement

Lorsque j'étais encore interne, on avait discuté de la disposition de nos bureaux, de nos chaises, de l'agencement de la pièce, de ce qu'on en imaginait. Tout ça reflétait aussi notre façon de faire, notre façon d'exercer, notre façon d'être. Un bureau. Pas de bureau. Une chaise. Un tabouret. Un écran. Où. Comment. Quoi d'autre. Comment se projète-t-on dans notre exercice futur? quelle place notre maître de stage nous-a-t-il laissé lorsqu'il ou elle nous a accueilli. Cette histoire d'ameublement, c'est un peu la continuité de toutes ces fois où nous nous sommes assis, externes ou internes, au chevet d'un patient pour mener l'entretien qui permettrait de rédiger le dossier et d'y inscrire selon notre avancement dans les études s'ils avaient trois chats et deux poissons rouges (attention aux maladies contagieuses!) ou une synthèse mieux rédigée.  Je me rappelle, ma première annonce de cancer toute seule. C'était une dame, la cinquan

Laissons entrer la musique

J’aime rarement les consultations où il faut faire des vaccins. Parce qu'il y a souvent de la peur, beaucoup de peur. Autour de l’aiguille, du produit, du geste, de ses conséquences, de ce qui pourrait se dire dans l’entourage ou sur la toile, ou encore d’autres enjeux que l’on n’imagine même pas. Parfois il y a un mauvais souvenir, une douleur qu’on pourrait réveiller en injectant le produit. Il y a ceux qui veulent voir, ceux qui ne veulent surtout pas savoir, il y en a parfois d’autres qui adorent les piqûres, mais on ne va pas se mentir, ils représentent une minorité des patients consultant pour une vaccination.  Et puis il y a lui, douze ans. En le recevant, je me suis rappelée la dernière consultation. L’an dernier c’était le moment de son rappel. Il était terrorisé, vraiment. Il s’était tellement débattu qu’on avait temporisé. Rien ne pressait, et la seule chose qu’on risquait de réussir en forçant ce rappel vaccinal, c’était de lui donner un souvenir douloureux, comme ceux